12 février 2007

Qui se Lepenise ?

Qui se " lepénise " ?

Il porte une cravate et une pochette orange comme une sorte de lifting. En face de lui, Arlette Chabot récite la légende de Jean-Marie Le Pen sans ses trous noirs et ses abîmes sanglants, l’Algérie par exemple. Le vieux chef du FN cabotine, benoîtement raciste, tranquillement ultralibéral, toujours réactionnaire. Mais en toute quiétude.

Il ne risque rien, il ne sera pas bousculé jeudi soir sur le service public. Il peut rêver, sous l’oeil passif d’une caméra, qu’il dévastera le paysage politique national et transmettra sans accroc son héritage à sa fille, sans être dérangé. Quand on parle de " lepénisation des esprits ", elle est là, dans cette complaisance qui succède à la banalisation du FN, et non dans une sorte d’épidémie qui frapperait les Français. Eux ne sont pas plus qu’avant, et même plutôt moins, perméables au mariage du racisme et de l’exploitation des salariés que propose le chef de l’extrême droite. C’est par la tête, dit-on, que le poisson pourrit...

Et la tête de l’UMP est dans un état déjà fort avancé.

La preuve par Toulon. Nicolas Sarkozy s’est lâché. Il sait que dans le Midi sa droite entretient des liaisons suivies avec ses extrêmes, que les frontières y sont des passoires. Alors, le ministre de l’Intérieur se lâche.

Non content d’assimiler les immigrés aux moutons égorgés dans les baignoires, il fait un même paquet de l’excision et de la polygamie, et rappelle à l’avant-scène le plus honteux de l’histoire française, celle qui a vu des peuples entiers foulés au pied, meurtris, enchaînés, bafoués au nom du drapeau tricolore. Formidable imposture qui a détourné l’ambition de libération universelle de la Révolution française ! Et Nicolas Sarkozy y voit des lettresde noblesse ! Et c’est cela qu’il voudrait réhabiliter !Finalement l’histoire est une sorte de tribunal suprême, la balance de saint Pierre. En choisissant ceux qui faisaient suer le burnous contre ceux qui travaillaient en nage sous le soleil d’Algérie, en tressant des lauriers aux colonisateurs qui fixaient le prix en cale des négrillons et des négrillonnes dans les vaisseaux négriers, Nicolas Sarkozy ramène son invocation de Jean Jaurès ou de Guy Môquet à ce qu’elle est : une escroquerie politique bas de gamme. Dans l’histoire torturée (c’est bien le mot) de la colonisation, les progressistes se retrouvent plutôt aux côtés de Fernand Yveton, de Maurice Audin, d’Henri Alleg et de Djamila Boupacha. Des noms qui évoquent la fraternité universelle, la solidarité et le courage. À l’opposé du lieutenant Le Pen ou du général Bigeard, à l’opposé, peut-on dire désormais, du candidat UMP et de ses philosophes télévisuels (là, Glucksmann, ici, Finkielkraut) qui ont tenté de dérober la bannière des droits de l’homme.

Ce débat n’est pas une querelle d’historiens.

C’est d’aujourd’hui que nous parlons. Des enfants de nos cités sur qui pèse une histoire d’humiliation ou d’exploitation, leurs parents venant du bled ou de Renault Billancourt, de la sidérurgie lorraineou des savonneries de Marseille. Leur legs n’est pas celui de Nicolas Sarkozy dont le père se faisait appeler seigneur " par les centaines de paysans dont il était le maître en Hongrie. Et dont l’exil, après la chutedu tyran fasciste Horthy qui régnait sur Budapest, fut un hôtel particulier des beaux quartiers parisiens avant l’hôtel de ville de Neuilly.

Quels que soient les spots et les paillettes numériques dont s’entoure Nicolas Sarkozy, la modernité n’est pas là, et il ne suffira pas qu’il réunisse ses troupes ce week-end à la Mutualité pour que la loi du plus fort qu’il prêche tous les jours se pare des vertus de l’intérêt collectif. La loi de l’ordre masque là les rouleaux compresseurs de l’injustice. Si loin de la devise de la République française qui sonne encore comme un appel à faire tomber des bastilles :

 " Liberté, Égalité, Fraternité ".

Patrick APPEL-MULLER

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